Lancement du référendum pour défendre les salaires minimums cantonaux
Quand on parle de salaire minimum, il faut se rappeler une chose : derrières les chiffres, les francs par heure, la crainte sur la compétitivité, il y a des personnes ! Et parmi elles, il y a surtout des femmes. Car les bas salaires n’ont pas été répartis au hasard dans notre société. Ils ont un visage très concret : celui des personnes qui travaillent dans la vente, dans le nettoyage, dans les soins, dans la restauration, dans l’aide à domicile ou dans les services. Des métiers essentiels, mais encore trop souvent mal rémunérés. Et ces métiers sont occupés très majoritairement par des femmes. C’est pour cela que le salaire minimum est aussi une mesure féministe : parce qu’il agit surtout là où les inégalités se concentrent, inégalités qui touchent d’abord les femmes.
On entend souvent les mêmes arguments : le salaire minimum détruirait des emplois, empêcherait les jeunes d’entrer sur le marché du travail, nuirait à l’économie. Mais aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de spéculer. Nous avons des exemples concrets. À Genève, plusieurs années après l’introduction du salaire minimum, les évaluations montrent qu’il n’a pas provoqué d’augmentation significative du chômage. Mieux encore : les effets ont été particulièrement positifs pour les femmes. Leur probabilité de retrouver un emploi a augmenté de 6,5 % par rapport aux hommes, alors même que les femmes rencontrent souvent davantage d’obstacles sur le marché du travail.
Les femmes ont également été parmi les principales bénéficiaires de la mesure dans les secteurs à bas salaires. Dans les emplois directement concernés, les rémunérations ont augmenté d’environ 15 % en moyenne. Une hausse de 15 %, cela veut dire quoi ? Cela veut dire qu’une vendeuse, une employée de nettoyage ou une coiffeuse qui gagnait par exemple 3’800 francs par mois a pu passer à environ 4’370 francs. Cela représente près de 570 francs supplémentaires chaque mois, soit presque 7’000 francs de plus par année. Une employée payée 20 francs de l’heure à temps plein gagne environ 3’460 francs brut par mois. Avec un salaire minimum à 23 francs de l’heure, elle passe à près de 4’000 francs. C’est environ 540 francs de plus chaque mois.
Pour beaucoup de femmes, ce n’est pas un chiffre dans un tableau Excel. Pour une mère seule avec un enfant, cela peut être la possibilité de payer ses primes maladie sans devoir repousser une facture. Cela peut être des frais de garde un peu moins difficiles à assumer. Cela peut être une marge pour faire face à un imprévu de santé. Ou simplement la possibilité d’arriver à la fin du mois sans cette angoisse permanente que connaissent beaucoup trop de personnes qui travaillent pourtant déjà à plein temps.
Parce qu’un salaire minimum ne corrige pas seulement un montant sur une fiche de salaire. Il réduit la précarité et donne davantage d’autonomie. Il permet à certaines personnes de ne plus dépendre d’un conjoint, de prestations complémentaires ou du cumul de plusieurs emplois. Il donne un peu plus d’air à des personnes qui galèrent.
Les partisans du projet que nous combattons par référendum affirment vouloir renforcer le partenariat social. Or, c’est l’inverse qui est vrai. Comme vice-présidente de Travail. Suisse je suis une défenderesse convaincue du partenariat social. Nous le mettons en pratique au niveau national, et nos fédérations négocient des conventions collectives de travail (CCT) au quotidien. Nous savons à quel point elles sont précieuses pour notre pays. Les CCT règlent d’ailleurs bien d’autres aspects encore que les salaires, comme les horaires de travail, le droit aux vacances, la formation continue ou la protection de la santé. Or le partenariat social ne saurait remplacer la démocratie.
Les CCT sont des accords conclus entre des organisations privées, à savoir des syndicats (presque tous constitués sous forme d’associations) et des entreprises ou des organisations patronales (relevant également du droit privé). Quant aux salaires minimaux légaux, ils sont fixés par des parlements possédant une légitimité démocratique, ou même directement par le peuple. Par conséquent, des contrats privés ne doivent en aucun cas l’emporter sur les décisions démocratiques. Quiconque prétend aujourd’hui qu’une CCT doit primer sur un salaire minimal fixé démocratiquement fait passer les accords privés avant la volonté populaire. Ce qui va à l’encontre de notre conception de l’Etat et de la démocratie.
En instaurant des salaires minimaux, les cantons et communes veulent éviter à quiconque de devoir recourir à l’aide sociale parce que son salaire ne lui permet pas de vivre. Des études ont montré l’efficacité des salaires minimaux dans la lutte contre la pauvreté et pour la protection des salarié e-s. C’est bien pourquoi ils sont constitutionnellement admissibles. Le Tribunal fédéral a d’ailleurs confirmé à plusieurs reprises que les cantons – et désormais aussi les communes – sont en droit de fixer des salaires minimaux pour des motifs de politique sociale. Et aujourd’hui, le Parlement cherche à remettre en cause cet équilibre qui a pourtant fait ses preuves.
Et surtout, il y a une question démocratique fondamentale : lorsqu’une population cantonale décide qu’aucune personne ne devrait travailler pour un salaire inférieur à un certain seuil, comment peut-on dire à des femmes qui gagnent aujourd’hui des salaires trop bas : vous avez voté, mais votre protection doit céder, votre décision a été neutralisée au niveau fédéral… ?
Aujourd’hui, nous lançons ce référendum parce que nous refusons ce recul. Nous refusons qu’un outil qui a fait ses preuves soit affaibli. Nous refusons que les femmes paient une fois de plus le prix des inégalités salariales et des politiques antisociale et rétrogrades de la majorité parlementaire en place. Et nous refusons qu’une décision démocratique puisse être vidée de sa substance.
Parce qu’un travail à plein temps doit permettre de vivre dignement.
Et parce qu’un salaire minimum n’est pas une menace.
Parce que pour beaucoup de femmes, c’est une protection.
(Crédit image : UNIA)