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Délit d’empathie : je plaide coupable

La situation actuelle de l’asile appelle d’autres réponses que le système Dublin inadéquat et inhumain.

Le jeudi 15 septembre, à 6h, trois policiers m’ont réveillé à grands coups de sonnette et ont perquisitionné ma maison pour embarquer Vinu, réfugié demandeur d’asile dont je suis la marraine. Deux autres marraine et parrain (dont mon camarade du Conseil communal et ami Pierre Conscience, de Solidarités) ont eu droit à la même “visite” au même moment et un autre le lundi 3 octobre.

Ces perquisitions ont pris place dans un contexte de durcissement de la froide application de l’accord Dublin, piloté par la Confédération qui s’enorgueillit de renvoyer toujours plus de requérantes et requérants d’asile. Cela signifie que la Suisse ferme toujours plus ses porte aux demandeurs d’asile, pour satisfaire à une logique de chiffres et aux désirs des mouvances xénophobes et racistes. Conformément à Dublin, les dossiers des demandeurs d’asile ne sont même pas étudiés et ils sont renvoyés dans le premier pays dans lequel ils ont posé le pied, parfois des pays où les droits de l’Homme ne sont pas respectés (c’est le cas de la Hongrie, de la Croatie, de l’Italie, etc.). Il y a des centaines d’enfants qui attendent aux portes de la Suisse, à Côme, des centaines de gamins qui n’ont pas d’adultes référents, qui sont aux proies aux dangers et à la peur dans un camp de fortune. 10’000 personnes sont mortes dans la Méditerranées. Je vous demande d’y penser, de mettre des noms, des visages sur ces chiffres.

En résumé, ces personnes fuient la peur et la guerre, traversent l’enfer pour chercher un peu de sécurité et de paix en Europe (qui souvent participe aux causes de leur départ) et se font ici traiter comme des malvenus dangereux et criminels.

Ces procédés sont inhumains. Ils passent à la moulinette des personnes déjà brisées par les traumatismes vécus chez eux, par la fuite de leur patrie et par leur parcours migratoire. Ils n’ont pas commis d’autre crime que de chercher la sécurité pour eux-mêmes et leurs proches, tout comme nous le ferions à leur place.

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Une société solidaire ou une société raciste ?

Face à cette situation, la société civile se montre solidaire et s’organise pour aider les réfugié-e-s et défendre leur droit de rester. Des citoyens et citoyennes se mobilisent, c’est le cas notamment des bénévoles du Collectif R à Lausanne, qui font un travail formidable pour accueillir, conseiller et protéger les requérantes et requérants, notamment par le biais de marraines et parrains.

Face à cela, il y a malheureusement aussi l’expression de plus en plus évidente de la parole raciste. Ma récente expérience m’a montré à quel point il est présent : les attaques envers les requérant-e-s d’asile, les étrangers, les musulmans, l’Autre, tous dans un même sac, ont été extrêmement violentes sur les réseaux sociaux, où je mène une partie de ma réflexion politique. Appelés « parasites », accusés de venir « profiter de nos assurances sociales », ces hommes et ces femmes qui fuient comme nous le ferions sont déshumanisés par une frange de la population dont la violence m’a fait réaliser plus vivement le chemin encore à parcourir.

De plus, insultes et menaces ont été mon lot pendant près d’une semaine après la médiatisation de mon marrainage d’un demandeur d’asile et la perquisition chez moi. Si je considère comme un honneur d’être la cible de la fachosphère à cause de mon engagement, il n’en demeure pas moins que – cette empathie… – vivre ainsi directement la haine que suscitent mes frères et sœurs humains pour la simple raison de venir d’ailleurs est extrêmement choquant… et déprimant.

Notre société doit donc se battre contre un mal profond qui corrompt les liens naturels entre ses membres. Et dans ce cadre, il faut parfois trouver des outils à la marge, car comme l’écrit le Collectif R : « Face à cette inhumanité, la seule réponse acceptable est la solidarité, qu’elle soit un délit ou non. »

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La désobéissance civile comme dernière arme ?

Appliquer une loi injuste et inhumaine strictement n’honore en effet pas un élu et n’honore pas un canton. Ce n’est pas parce que c’est la loi que c’est juste. Et lorsqu’il s’agit de la sécurité, parfois de la vie, de nos semblables humains, je ne peux me contenter de me battre avec les outils démocratiques. Dans ce cadre, je n’hésite pas à prôner la désobéissance civile si c’est nécessaire, car la situation actuelle n’est ni juste, ni humaine, et elle est urgente.

La désobéissance civile, c’est refuser, pacifiquement, d’être complice d’une loi considérée comme inique, par le refus de coopérer. La désobéissance civile implique un motif humaniste de protection fraternelle de l’autre, motif qui dépasse les lois politiques.

Cette désobéissance civile, c’est celle qui a été invoquée par Rosa Parks et Martin Luther King dans leur lutte contre les lois de ségrégations raciales aux Etats-Unis. C’est elle qui a mû les Africains du Sud, noirs et blancs, à lutter contre l’Apartheid. En Europe, on l’a aussi vue il y a à peine 60 ans, lorsqu’il s’agissait de protéger des populations persécutées pendant la dernière crise humanitaire de l’acabit de celle qu’on vit actuellement, c’est-à-dire la Deuxième guerre mondiale. Toutes ces désobéissances civiles étaient justes. Protéger aujourd’hui, en Suisse, un frère humain d’un renvoi brutal dans un pays où il serait en danger est aussi juste.

Parce qu’ils et elles ne sont pas des chiffres, parce qu’ils et elles ne sont pas des “parasites” ou des “profiteurs”, parce qu’ils et elles ne sont pas une menace. Voila pourquoi il est important de se battre contre la politique d’asile inhumaine de l’Europe: il faut en finir avec la théorie raciste que les gens partent parce qu’ils veulent profiter de nous. Ils partent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de partir. Ce sont des frères et sœurs humains, ce sont des sources de richesses et de dynamisme, ce sont des personnes menacées, qui fuient comme vous et moi le ferions dans la même situation. Et la fraternité humaine nous impose de leur tendre la main, parce que le solidarité est actuellement la seule chose humainement supportable et compatible avec notre propre dignité.